Lieux à réinventer à Nantes : les projets citoyens qui métamorphosent la ville
À Nantes, les friches ne dorment plus. Depuis 2017, la municipalité confie les clés de ses espaces vacants aux habitants, libres d'y faire germer théâtres, potagers ou tiers-lieux solidaires. En octobre dernier, au Château des ducs de Bretagne, la Ville dévoilait les dix lauréats de la saison 3 de son dispositif « Lieux à réinventer ». Une fois de plus, parmi des dizaines de propositions de projets, quelques-unes de ces initiatives citoyennes verront le jour.
Lieux à réinventer : Quand les citoyens reprennent la main sur l'espace public
Une maison abandonnée au fond d'une impasse, une chapelle désaffectée derrière un marché, un bassin du XVIIe siècle oublié entre deux zones pavillonnaires… Ces délaissés urbains, la Ville de Nantes refuse de les laisser végéter. Plutôt que d'y implanter des équipements municipaux classiques ou de les réhabiliter pour accueillir des logements neufs, elle a choisi une voie plus singulière : remettre leur avenir entre les mains des habitants.
Le dispositif « Lieux à réinventer » repose sur un principe simple : La collectivité identifie des propriétés inoccupées ou sous-exploitées comme les bâtiments communaux, terrains de Nantes Métropole Habitat, ou autres espaces verts délaissés, et les propose aux Nantais. Associations, collectifs citoyens ou acteurs de l'économie sociale et solidaire peuvent alors soumettre un projet. Les habitants tranchent par un vote.
L'aventure a débuté en 2017 avec une première salve de 15 sites. Une deuxième saison a suivi en 2021, puis une troisième lancée à l'automne 2024. Au total, 23 lieux ont trouvé une nouvelle vie, dont 18 restent actifs aujourd'hui. Parmi les réussites emblématiques : la Cocotte Solidaire, un restaurant participatif niché dans une serre de l'île de Versailles, la Galerie Zéro Déchet en plein quartier Bouffay, ou le Bar à étoiles, un observatoire astronomique amateur installé à la Chantrerie.
« Les lieux à réinventer sont au croisement de deux démarches : le dialogue citoyen, qui permet de fabriquer la ville collectivement, et puis la créativité… Parce que Nantes, c'est aussi l'imaginaire, ce grain de folie et cette capacité à faire autrement »
Johanna Rolland, maire de Nantes
Un processus de sélection en quatre actes
1. Le repérage
les services municipaux passent au crible le patrimoine communal pour dénicher des sites vacants ou mal utilisés. Pour cette saison 3, dix lieux ont été retenus, répartis dans sept quartiers.
2. L'appel à projets
Du 1er février au 1er avril 2025, tout Nantais pouvait déposer une candidature via la plateforme de dialogue citoyen. Résultat : 43 dossiers ont atterri sur les bureaux de la Ville.
3. Analys des projets
Les équipes techniques ont alors passé chaque proposition au tamis de la faisabilité. Conformité aux règles d'urbanisme, sécurité, adéquation avec le cahier des charges du lieu… Sur les 43 projets, 22 ont franchi cette étape d'instruction, menée entre avril et juin 2025.
4. La votation citoyenne
Du 12 septembre au 12 octobre 2025, les Nantais de 16 ans et plus ont pu exprimer leurs préférences en ligne. Au total, 11 991 votes ont été enregistrés, un score comparable à celui de la saison 2. Les lauréats, un par lieu, bénéficient ensuite d'un accompagnement sur mesure : appui administratif, conseil technique, et, si nécessaire, travaux de remise en état financés par la collectivité.
Les dix lauréats de la saison 3 : panorama des projets
Chapelle néo-romane, halle industrielle reconvertie en jardin tropical, bassin miroir du Grand Siècle… Les dix sites de cette troisième édition dessinent une géographie hétéroclite. Les projets retenus ne le sont pas moins : théâtre, agriculture hors-sol, éducation populaire, guinguette.
Espaces verts et solidarité
Les quatre premiers lauréats partagent un fil rouge : recréer du lien social dans des interstices urbains souvent ignorés. Dans le nouveau quartier Mitrie-Mellinet, l'Espace vert Simone-Iff accueillera « Les Jardins de Simone » (488 votes), un projet de l'association Permalingua qui mêle jardinage et apprentissage des langues. Anglais, espagnol, français, langue des signes : on y « cultivera à la fois la terre et les mots », selon la formule des porteurs.
À Nantes Sud, la Placette Saint-Jacques, un square discret à l'ombre d'un platane centenaire, se muera en « Cour de Gisèle ». Le collectif citoyen lauréat prévoit d'y installer une fontaine, un terrain de boules, une scène et une grande table sculpturale inspirée de la Loire.
À Chantenay, la Maison de la Boucardière, une bâtisse de 50 m² cernée d'un jardin de 300 m², sera investie par ATD Quart Monde. Le mouvement y implantera la « Maison MADIE » (580 votes), acronyme de Maison de l'amitié, de la diversité, de l'imaginaire et de l'environnement. Lectures partagées, ateliers nature et moments festifs y rythmeront la vie du quartier.
À Nantes Nord, l'Espace vert de la Géraudière,1 000 m² nichés entre un gymnase et un collège, se transformera grâce au projet « Dream and fitness » (308 votes). Tables de jeux, équipements sportifs, théâtre de verdure et guinguette estivale : le collectif d'habitants lauréat veut en faire un lieu de brassage au cœur d'un quartier en pleine mutation.
Culture, écologie et artisanat local
Sur l'Île de Nantes, le Jardin des Fonderies constitue l'un des joyaux méconnus du patrimoine nantais. Sous une halle héritée de l'histoire industrielle de la ville, 3 500 m² de végétation exotique évoquent les escales lointaines des navires d'autrefois.
Mais le lieu souffre de mésusages répétés et reste fermé une partie de la journée. L'association Nya Talents entend lui redonner un souffle nouveau avec son projet « La Canopée des Fonderies » (792 votes). Au programme : ateliers bien-être, initiation à l'artisanat et événements centrés sur l'écologie.
À Doulon-Bottière, c'est une serre de 80 m², juchée sur le toit de l'école Julien-Gracq, qui va connaître une seconde vie. Le collectif Le Vert est dans la ville y installera « Mon potager suspendu » (463 votes), un tiers-lieu nourricier dédié à la culture en hydroponie, une technique de production hors-sol, sans terre ni intrants chimiques. Le début du projet est attendu pour février 2026.
Plus à l'est, à cheval sur Nantes et Sainte-Luce-sur-Loire, le Bassin du Bois Briand incarne une petite révolution. Long de 100 mètres, cet ouvrage hydraulique du XVIIe siècle (tour à tour miroir d'eau, abreuvoir et vivier) sera réhabilité par les associations Clémentine et Au bord du fleuve. Leur projet, « Le miroir d'eau, écrin de biodiversité » (333 votes), prévoit l'installation de bornes pédagogiques pour découvrir les écosystèmes du site et le fonctionnement du ruisseau de l'Aubinière.
Focus jeunesse : deux lieux réservés aux 16-25 ans
Nouveauté de cette édition : deux sites ont été fléchés pour des projets portés par et pour les jeunes. Sur le quai André-Rhuys, la Pêcherie, une structure de bois de 40 m² construite au ras de l'eau en 2018, accueillera « Inspirations croisées entre ciel et Loire » (421 votes). L'association Kids Creativ ambitionne d'en faire un carrefour culturel ouvert à tous les âges, mêlant performances artistiques, ateliers manuels, projections et débats.
Dans le quartier Malakoff, la Maison de la Moutonnerie, 75 m² sur deux niveaux, adossée au parc du même nom, deviendra « La Bazar, maison des initiatives » (631 votes). Porté par l'Atelier des initiatives, le projet mise sur l'autogestion. Notre premier projet, c'est le Labo. Il devrait démarrer en mars 2026. On met à disposition le lieu pour des jeunes de 16 à 32 ans. L'idée, c'est qu'ils puissent l'aménager, le décorer, tester la vie en collectif…
, précisent deux membres de l'association.
La révélation de l'édition : la Krap'Chapelle
La Chapelle du Martray, édifice du XIXe siècle dissimulé derrière le marché de Talensac, a suscité un nombre record de huit candidatures. C'est la compagnie Krapo Roy qui a raflé la mise avec 2 624 voix, le score le plus élevé de la consultation. Son projet, « Krap'Chapelle », prévoit d'y installer une seconde salle de spectacle, à une centaine de mètres de son repaire actuel de la rue Léon-Jamin.
Je suis à la fois épuisé après cette grosse campagne de communication, heureux car on s'est énormément projeté dans ce lieu et triste pour mes compétiteurs
, confiait Alexis Ziane, directeur de la compagnie, au soir de l'annonce, selon les propos rapportés par Nantes Métropole. L'ouverture officielle est programmée pour septembre 2026, mais des représentations ponctuelles pourraient avoir lieu dès les premiers travaux d'aménagement. La chapelle, qui avait déjà accueilli une champignonnière urbaine lors de la saison 1, retrouve ainsi une vocation culturelle.